« Tu es magnifique aujourd'hui. » Plutôt que d'accueillir cette phrase, beaucoup de personnes la remettent aussitôt en question : « Elle dit ça pour être gentille », « Il ne le pense pas vraiment ». Pour la psychothérapeute Carolyn Karoll, spécialiste des troubles alimentaires, ce malaise révèle un conflit entre le compliment reçu et le récit intérieur que la personne a construit sur elle-même.
Selon Karoll, lorsqu'une personne a fini par croire qu'elle n'est « pas assez », les critiques lui semblent crédibles alors que les compliments paraissent suspects : un seul commentaire négatif peut rester gravé pendant des années, tandis que des dizaines de compliments sincères s'effacent presque aussitôt. Nos histoires personnelles — harcèlement, stigmatisation liée au poids, perfectionnisme — façonnent la manière dont nous interprétons ce que les autres nous disent de notre apparence.
L'autrice souligne aussi que tous les compliments ne se valent pas : certains, comme « tu as maigri » ou « tu parais si jeune », associent implicitement minceur et jeunesse à la valeur d'une personne, sans tenir compte du fait qu'un changement de poids peut refléter un deuil, une maladie ou un trouble alimentaire plutôt qu'un mieux-être. Ces standards occidentaux — minceur, jeunesse, certains traits précis — sont des constructions culturelles répétées jusqu'à sembler des vérités universelles, et non des faits objectifs.
Pour Karoll, élargir notre définition de la beauté ne signifie pas ignorer l'apparence, mais y inclure des rides qui racontent des années de rires, des traits hérités d'un parent, ou la chaleur d'une présence qui met les autres à l'aise. Se réconcilier avec son image ne consiste pas à croire chaque compliment aveuglément, mais à interroger les normes qu'on utilise pour se juger soi-même — et à leur retirer l'autorité qu'on leur a accordée.

